A la recherche des Dix Tribus perdues - II

Les "Bené Moché"
Le Chabbation, ou Sambatyon
Une vie parfaite
Les Rekabites
- Annexe:
Le Sambatyon constitue-t-il un obstacle infranchissable ?
Du côté des archéologues
Sur la trace des Dix Tribus

Les "Bené Moché"
Il existe parmi eux, raconte toujours Eldad, dans un "royaume du Nord", une autre tribu : la demi-tribu de Lévi, qui comprenait les descendants de Moïse et que l'on appelle les "Bené Moché". Bien qu'ils n'aient rejoint les Dix Tribus que plus tard, dès lors qu'ils furent exilés, leur destinée resta intimement liée à la leur. Il nous faut, afin de comprendre ce qui s'est passé avec ce groupe, revenir à l'histoire du peuple juif. Après la chute du royaume d'Israël, le royaume de Juda demeure seul en Erets Israël.

C'est sous le règne du roi Ezéchias que commence à se constituer le canon biblique ; les prophéties d'Amos, Yoël/Joël et Yona/Jonas sont rédigées et de nombreux Psaumes sont composés. C'est une période de grande spiritualité. Jérusalem est bien assiégée par le roi assyrien San'hériv/Sennachérib, mais les Assyriens doivent quitter précipitamment la ville ; on a frôlé la catastrophe. Un miracle a laissé Jérusalem indemne, mais il ne se renouvellera pas une seconde fois. Le fils de 'Hizqiyahou/Ezechias, Menaché/Manassé, est un renégat. Il défait de fond en comble l'oeuvre de son père. Il a bien quelques sursauts de repentir sur la fin de sa vie, mais la catastrophe spirituelle est consommée. Les effets d'un demi-siècle de perversion que couvre son règne agissent en profondeur sur la masse du peuple et le royaume ne s'en remet pas. L'Assyrie, de son côté, sombre dans le déclin ; c'est une nouvelle chance qui s'offre pour le royaume de Juda. Un roi hors du commun, Yochiyahou/Josias la saisit. Il essaye de redonner à son royaume un nouveau lustre. Il fait détruire les hauts lieux païens et les idoles et entreprend la purification du Temple. Le peuple continue pourtant à se détourner de D. et n'écoute pas les avertissements du prophète Jérémie. Après la chute de Ninvé/Ninive en - 612, les Babyloniens et les Egyptiens se disputent les dépouilles de l'Empire assyrien. Placé entre les mâchoires d'une véritable tenaille, le royaume de Juda sera broyé. Lorsque vient le règne glorieux de Nevoukhadnétsar/Nabuchodonosor, la Judée est condamnée.

En - 588, une coalition militaire est mise sur pied, englobant l'Egypte, la Phénicie, la Judée et Ammon. Le roi Tsidiqiyahou/Sédécias, contre l'avis du prophète Yirmiyahou/Jérémie, refuse de payer le tribut annuel aux Babyloniens ; c'est la rébellion insensée d'un royaume aux abois. Nabuchodonosor pénètre alors en Judée. Jérusalem est assiégée et bientôt affamée jusqu'à la soumission. Après un siège de seize mois, Jérusalem tombe. Le neuvième jour du mois de Av de l'année - 586, le Temple construit par Salomon est incendié et s'écroule dans les flammes. La dynastie de David qui était au pouvoir depuis quatre siècles est déchue.

Jérusalem est livrée à l'incendie et au pillage. Les princes, les prêtres et les anciens sont torturés et mis à mort devant Sédécias, qui est lui-même rendu aveugle et transporté à Babylone, chargé de chaînes. Le royaume de Judée a cessé d'exister. Mais, encore une fois, le peuple juif trouvera les chemins du repentir au travers de l'exil. Nabuchodonosor avait bien espéré réduire la résistance de l’Etat de Judée en déportant la partie la plus éclairée de ses habitants à Babylone. Tout autre peuple aurait rompu ses liens avec le passé dans ce pays-jardin qu'était la Mésopotamie. Le faste des jardins suspendus, une des sept merveilles du monde selon la tradition antique, les bâtiments luxueux, les temples, les tours et les palais, les murs gigantesques de Babylone ; il y avait largement de quoi enivrer l'esprit des exilés de Judée. Malgré les séductions de la splendeur babylonienne, les Juifs refusent d'oublier. Ils s'assoient près des cours d'eaux et pleurent. Ils languissent après les collines bleues de Juda. Ils trouvent abominables la civilisation et les pratiques religieuses des Babyloniens.

Parmi les exilés, se trouvent les descendants de Moché, celui qui a conduit les Hébreux depuis l'Egypte jusqu'à leur entrée en Erets Israël. Les Babyloniens leur demandent de leur chanter des cantiques de Sion (Psaumes 137,3). Les descendants de Moché faisaient partie de la tribu des Leviim qui chantaient et jouaient de la harpe dans le Beth Hamiqdach lorsque les Kohanim gravissaient les 15 marches du Temple. Ils éclatent alors en sanglots et se mordent littéralement les doigts pour ne plus pouvoir jouer de l'instrument. "Comment, se disent-ils, nos mains qui ont servi dans le Beth-Hamiqdach pourraient-elles aujourd'hui servir dans cette terre idolâtre ?" La nuit venue, et nous revenons là à la version rapportée par Eldad haDani, un nuage descendit et recouvrit les Léviim, leurs femmes et leurs enfants. D. les éclaira par une colonne de feu et, en l'espace d'une nuit, les amena au bord de la mer. Le jour s'étant levé, la colonne de feu disparut et D. les aida à traverser un fleuve que personne n'avait jamais pu franchir dans le passé : le Chabbation, ou Sambatyon.

Le Chabbation, ou Sambatyon
Ce "fleuve" charrie des pierres et du sable sans qu'il y ait d'eau (selon certains avis, il charrierait bien de l'eau). Il fait un bruit effroyable et grandiose. Sa force est telle qu'il pourrait aplanir une montagne d'acier.

Comme le suggère son nom, Chabbation, le "fleuve" est en activité les six jours de la semaine et se repose le Chabbat. Un nuage descend alors et personne ne peut s'y rendre jusqu'à la sortie du Chabbat. A certains endroits, moins de trente mètres séparent les deux rives. C'est là que les Bené Moché peuvent s'entretenir avec leurs frères des Dix Tribus de l'autre côté du Chabbation. Mais ils ne peuvent jamais sortir de leur royaume car le "fleuve" les encercle sur tout son périmètre.

Le Sambatyon ne serait pas un fleuve légendaire mais une évidence géographique. Le Talmud nous rapporte à ce propos qu'un jour le gouverneur romain Turnus Rufus demanda à Rabbi Akiba : "Qui peut affirmer que c'est aujourd'hui le jour du Chabbat ?" Celui-ci lui répondit : "Le fleuve Sambatyon le prouve" qui s'arrête de couler ce jour-là (Sanhédrin 65b). Le ton est le même dans le Midrach (Beréchit Rabba 73,6) : "Les Dix Tribus n'ont pas été exilées au même endroit que les tribus de Juda et Binyamin ; les premières ont été déportées au-delà de la rivière du Sambatyon" et la traversée du fleuve est rendue impossible par un jet de pierres permanent qui ne s'apaise que le Chabbat.

Il semble d'ailleurs que ce phénomène étrange était connu par les peuples de l'Antiquité puisque Pline l'Ancien y fait allusion dans son Histoire naturelle (31,24).

Une vie parfaite
Tandis que les Dix Tribus vivent dans des tentes, les Bené Moché habitent, selon cette source, dans des maisons. Comme les Dix Tribus, ce sont des bergers mais il est remarquable qu'aucune bête impure ne peut vivre dans leur pays. Ils jouissent d'une grande prospérité ; on trouve chez eux tous les fruits et légumes de la terre. Ce sont des hommes d'une grande sainteté, qui respectent la loi juive avec une grande rigueur. Ils connaissent la Tora, la Michna et le Talmud même si les enseignements de la Tradition orale ne leur sont connus qu’au nom de Yehochoua’/Josué et non pas des Tanaïm et des Amoraïm. Ils ne font jamais de serment en invoquant le nom de D. Etant donné leur niveau spirituel, ils ne craignent pas le danger d'où qu'il vienne. Ils ne ferment jamais les portes de leur maison pendant la nuit. Leurs enfants peuvent faire paître leurs bêtes à plusieurs jours de distance sans avoir à craindre ni brigands, ni bêtes sauvages, ni serpents. Ils vivent jusqu'à 120 ans comme leur ancêtre Moché Rabbénou et aucun enfant ne meurt du vivant de son père.

Il nous faut mentionner maintenant l'existence d'un troisième groupe qui se joignit aux Dix Tribus, il s'agit des Rekabites.

Les Rekabites
On se souvient que les Dix Tribus du royaume d'Israël sont tombées dans la déchéance par leur négligence de la Tora. Pour protester contre l'infidélité à l'Alliance divine, une résistance s'est organisée. Certains hommes, bravant leurs frères, prêchent par la parole et l'exemple, s'efforcent d'abolir la religion du Ba'al et de restaurer celle de l'Eternel. En même temps, ils s'emploient à dénoncer et à réparer les vices de la société. Parmi les plus remarquables de ces résistants se trouve la secte des Rekabites.

Yonadav/Jonadab ben Rekab, le fondateur de la secte impose à ses disciples des règles sévères afin de se démarquer de la majorité du peuple qui se voue à l'idolâtrie. Ils refusent la vie sédentaire et restent à l'écart de toute civilisation ou culture — même celle du sol. Ces gens s'abstiennent de vin (nazir) et ne se rendent dans les villes que pour s'y réfugier en cas de danger. Au IXe siècle avant l'ère vulgaire, une poignée d'hommes seulement s'était unie autour de Jonadab. Mais leur vie exemplaire, et si radicalement opposée à celle de leurs contemporains, fut particulièrement rayonnante. Ceux-là même qui n'imitaient pas les Rekabites sentaient obscurément le besoin de les respecter. Enfermés à Jérusalem avec le reste du peuple, traqués par Nabuchodonosor, ils refusent cependant de boire du vin. Jérémie fait alors l'éloge de leur secte :

Je les amenai, dit le prophète Jérémie, au temple du Seigneur, dans la salle des fils de 'Hanan, fils de Ygdalia, l'homme de D., salle qui était proche de la salle des grands et au-dessus de la salle de Masséya, fils de Challoum, le gardien du seuil. Je plaçai devant les membres de la famille des Rekabites des calices remplis de vin et des coupes, et je leur dis : "Buvez du vin". Mais ils répondirent : "Nous ne buvons pas de vin ! car notre père Jonadab, fils de Rekab, nous l'a défendu en disant : "Vous ne boirez jamais de vin, ni vous ni vos enfants. Vous ne bâtirez pas non plus de maison, vous ne sèmerez pas de graines, vous ne planterez pas de vignes et ne posséderez rien de tout cela ; mais vous habiterez sous des tentes pendant toute votre existence, afin que vous viviez de longs jours sur le sol où vous séjournerez." Or, nous avons écouté la voix de notre père Jonadab, fils de Rekab, suivi toutes ses prescriptions, en nous abstenant de boire du vin notre vie durant, nous, nos femmes, nos fils et nos filles ; de construire des maisons pour y demeurer, de posséder des vignes, des champs et des graines pour ensemencer. Nous avons habité sous des tentes ; nous avons exécuté docilement tout ce que nous avait prescrit Jonadab, notre père. Seulement, quand Nabuchodonosor, roi de Babylonie, a envahi ce pays, nous nous sommes dit : "Allons, retirons-nous à Jérusalem devant l'armée des Chaldéens et devant l'armée des Araméens. C'est ainsi que nous nous sommes établis à Jérusalem" (Yirmiahou/Jérémie, 35).

L'Eternel les donna en exemple au peuple.

"Ne profiteriez-vous pas de la leçon, en obéissant à mes commandements ?" dit l'Eternel. "Ont été exécutés les ordres de Jonadab, fils de Rekab, qui prescrivait à ses enfants de ne pas boire de vin : ils n'en ont pas bu jusqu'à ce jour, dociles aux recommandations de leur père, et moi, je vous ai adressé la parole chaque matin sans relâche, sans que vous m'ayez écouté !" (id.).

La conduite irréprochable des Rekabites n'a pas empêché la destruction du Temple mais ils en furent récompensés par une promesse que l'Eternel transmit par la bouche de Jérémie :

Puisque vous avez obéi à l'ordre de Jonadab, votre père, observé toutes ses prescriptions et exécuté tout ce qu'il vous a recommandé, c'est pourquoi, dit l'Eternel-Cebaot, D. d'Israël, en aucun temps, il ne manquera à Jonadab, fils de Rekab, des hommes pour se tenir en ma présence (id.).

De ces versets, nos Sages ont appris que les Rekabites ont bénéficié d'une protection particulière. Depuis la destruction du Premier Temple, leur histoire est intimement liée elle aussi à celle des Dix Tribus. Le Midrach rapporte par exemple que les descendants de Jonadab se trouvent de leur propre volonté en exil et qu'ils reviendront dans le futur. Lorsque le prophète Isaïe annonce qu'à l'heure de la délivrance, des hommes reviendront de "Sinnîm", ceux-ci sont identifiés aux descendants de Jonadab (voir Yechayahou/Isaïe 49,12 et Yalkout Chim'oni Yechayahou). Le Rav Caro a prétendu que les Rekabites vivaient reclus dans une contrée et qu'ils ne craignaient pas les animaux sauvages.

Rav 'Aqiba Yehossef Schlesinger rapporte dans son livre "Chimrou michpath" que son beau-père avait rencontré en 1860 au Tibet un homme qui, de toute vraisemblance, aurait appartenu aux Dix Tribus perdues ou aux Rekabites (Nid'hé Israël, p. 37). ·

Annexe

Le Sambatyon constitue-t-il un obstacle infranchissable ?
Nous avons vu que les "Bené Moché" vivent derrière le Sambatyon. Or les jours de semaine, sa traversée n'est pas possible à cause des jets de pierres. Le Chabbat, elle ne l'est pas davantage, pour des raisons de Halakha. La largeur du fleuve serait en effet supérieure à la distance (le te'houm Chabbat) qu'il est permis de franchir le Chabbat (voir 'Ets Yoseph cité dans Brinn p. 19).

Et le Chiré Qorban sur le Talmud de Jérusalem demande (Sanhédrin, ch. X, hal. 5) : quand bien même l'interdiction de "te'houm Chabbath" remonterait à une période antérieure à l'exil, pourquoi ne pas dire qu'ils auraient pu traverser ce fleuve sinon à pied, du moins en bateau, ce qui est permis dans le cas où il s'agit d'accomplir une mitswa ? A cette question, il répond : étant donné que celui qui voudrait traverser le lit du fleuve serait obligé d'accomplir des travaux pour ne pas s'enliser dans la boue, et que ces travaux sont interdits le Chabbat, l'entreprise est imposssible. Notons ici que l'auteur du Chiré Qorban considère avec d'autres que le Sambatyon charrie de l'eau durant la semaine et que le lit du fleuve s'assèche le Chabbat.

Quant à Eldad HaDani, nous avons rapporté dans la revue que lui et l'auteur des Igueroth Moché (rapporté dans Qol Mevasser du rav Chim'on Tsevi Horowitz), pensent que le Sambatyon ne transporte pas d'eau mais uniquement du sable et des pierres et le Chabbat, un rideau de feu empêche de le traverser.

Du côté des archéologues
Des chercheurs ont tenté à toutes les époques de trouver sur le terrain des traces des Dix Tribus. D'après les descriptions bibliques et les études archéologiques plus tardives, il est clair que la plupart des déportés s'installèrent en Haute-Mésopotamie, dans la cité de 'Halakh (l'actuelle ville de Nimrud en Iraq), et le long de la rivière Habor près de Gozan, identifiée avec le site de Tel-Halaf dans le Nord-Est de la Syrie. D'autres ont été dispersés dans les cités des Mèdes, en Iran d'aujourd'hui. Sur un tesson de terre cuite, ou ostracon, exhumé à 'Halakh, les inscriptions de noms sémitiques tels que Mena'hem, 'Hananel ou Nadbael attestent de la présence d'artisans juifs dans la grande cité assyrienne. Un des ivoires de Nimrud découvert à 'Halakh porte des inscriptions écrites en lettres hébraïques, plutôt que dans l'écriture plus commune phénico-araméenne. A Tel-Halaf ont été aussi trouvées des lettres portant des noms hébraïques d'officiers dans l'administration assyrienne au sein de la communauté des exilés du Royaume d'Israël.

Sur la trace des Dix Tribus
Les Dix Tribus ont disparu, mais cette partie du peuple juif à laquelle nous appartenons, celle qui s'est retrouvée sur la face dévoilée de l'histoire du monde, n'a eu de cesse que d’essayer d’entrer en contact avec elles, et de prêter l'oreille afin de recueillir le moindre soupçon d'information à leur propos, tels les fils de Ya'aqov qui n'ont pas hésité à passer au crible l'Egypte à la recherche du frère disparu, Yossef.

Les émissaires furent nombreux. Qu'ont-ils trouvé ? Des éléments sérieux ? Nous avons passé en revue dans ce même numéro de KOUNTRAS les divers essais qui ont été tentés dans ce domaine. Mais il ne faut pas oublier que dans certains cas, ce furent des "envoyés" des Dix Tribus qui se sont présentés à nous : étaient-ce des émissaires dont l'origine a été vraiment prouvée ? Provenaient-ils des Dix Tribus perdues ? Là aussi, les questions sont plus nombreuses que les réponses... La reponse prochainement.

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